Quotas de femmes dans les instances dirigeantes du sport suisse : une nouvelle encourageante

Viola Amherd, conseillère fédérale en charge de la défense, de la protection de la population et des sports, a annoncé vouloir obliger les fédérations sportives à atteindre 40% de femmes dans leurs instances dirigeantes en s’appuyant sur la nouvelle ordonnance sur l’encouragement du sport. L’Observatoire du sport populaire salue cette initiative importante pour l’avenir du sport suisse. Son co-directeur, Quentin Tonnerre, livrait son analyse lundi 8 août dans l’émission « Forum ».

Les sports modernes ont principalement été développés dans les public schools dans le but d’éduquer la jeunesse masculine britannique à la conquête impériale. De même, les gymnastiques ont d’abord servi les intérêts des armées composées d’hommes. Dans un univers de virilisme, la place laissée aux femmes par les institutions sportives traditionnelles a longtemps été très faible : en somme, quelques sports élitaires pratiqués loin du regard des hommes. Cet état de fait était souvent encouragé par les médecins qui, bien que très tôt informés de la capacité des femmes à produire des performances sportives élevées, préféraient les renvoyer à leur rôle de mère et de gardienne du foyer. Les cercles du pouvoir sportif se sont par conséquent construits en véritable bastion de virilité. Par des systèmes de cooptation ou d’élections fortement biaisées, ils se sont aussi reproduits dans le temps, jusqu’à aujourd’hui.

Et en Suisse

En Suisse, ce phénomène sportif a été exacerbé par un autre : la mise à l’écart des femmes parmi les élites économiques et politiques du pays, elles-mêmes très imbriqués aux élites sportives. Si cette situation a peu à peu évolué en politique suite à l’obtention du droit de vote par les Suissesses en 1971, les milieux économiques et sportifs sont pour leur part restés essentiellement masculins. Cela a logiquement débouché ces dernières années sur un débat portant sur la possibilité d’introduire des quotas de femmes à la tête des grandes entreprises du pays. Une partie importante du patronat s’y est alors opposée, arguant de la capacité du marché à régler seul la question. La solution finalement retenue dans de nouvelles dispositions du droit des sociétés est un compromis peu contraignant : les grandes sociétés doivent essayer d’atteindre des quotas de femmes dans leur conseil d’administration et leur direction mais, en cas de non-respect du quota, il leur suffit d’en expliquer la cause.

Des quotas dans le sport suisse ?

Ce débat sur les quotas s’est rapidement transposé au monde du sport grâce à des interventions parlementaires telles que celle de la conseillère nationale écologiste Aline Trede ou à l’action de différents lobbys tels que sporti(f) ou Alliance F et son action « Helvetia en piste », soutenus par la conseillère fédérale Viola Amherd, cheffe du Département de la défense, de la protection de la population et des sports. Au début de son mandat déjà, sa nomination avait été fustigée par toute une partie des milieux sportifs qui la considéraient comme une outsider. Elle montre aujourd’hui qu’elle détient bel et bien une culture sportive, mais que celle-ci dénote parfois avec la ligne officielle des fédérations sportives, et qu’elle est porteuse d’un vrai projet pour le sport suisse.

En Norvège, les quotas de femmes dans les instances dirigeantes du sport existent depuis 1987. En France, cet outil a été mis en place en 2014 et a déjà fait l’objet d’évaluations scientifiques. La thèse de doctorat d’Annabelle Caprais sur la place des femmes dans la gouvernance des fédérations sportives françaises a montré les stratégies de contournement de la politique des quotas par les organisations sportives. L’auteure arrive ainsi à la conclusion qu’un système de sanctions est nécessaire pour que de réels changements interviennent. Cette thèse confirme ainsi d’autres travaux sur le secteur économique qui avaient démontré que des lois contraignantes permettaient une féminisation plus rapide et plus durable des entreprises que des lois souples et non-contraignantes.

La Suisse sportive résiste encore, du moins dans ses sphères les plus conservatrices, mais pourrait fléchir prochainement. En termes d’argent public, la Confédération lui confie chaque année plus de 30 millions de francs via Swiss Olympic, auxquels il faut ajouter toutes les subventions indirectes ainsi que l’argent des cantons et des communes. Dans ce domaine, l’intervention de l’Etat est donc nécessaire pour assurer une bonne gestion des deniers publics, quoi qu’en disent les discours sur l’autonomie du sport.

Une mesure indispensable mais pas suffisante

La mise en place de quotas de femmes dans les instances dirigeantes du sport suisse est aujourd’hui une mesure indispensable pour accélérer un processus bien trop lent. Si elle est surveillée avec suffisamment de rigueur, elle permettra d’atteindre rapidement des objectifs quantitatifs ambitieux. Les études semblent montrer que les organisations dans lesquelles les femmes sont mieux représentées sont plus performantes… mais le but premier d’une telle mesure est ailleurs : il est une question de représentation démocratique.

Il faut toutefois utiliser les quotas avec des précautions. Premièrement, favoriser la « diversité » tend naturaliser les compétences des un·es et des autres ; les femmes auraient ainsi des compétences à part, plus féminines, quand les hommes pourraient feraient d’un management « viril ». Cette essentialisation des rôles est non seulement fausse mais également contre-productive. Deuxièmement, il faut emprunter une perspective intersectionnelle pour répondre correctement aux défis auxquels le monde du sport est confronté : à la question du genre, on doit ajouter celles des migrations, des classes sociales ou encore des (in)capacités pour réellement cerner le phénomène. Troisièmement, régler en partie la question de l’inégalité quantitative entre hommes et femmes dans le sport ne résout pas automatiquement l’équation qualitative. En effet, même nommées à la tête de fédérations sportives, les femmes sont toujours assignées à un rôle social auquel il est difficile d’échapper : celui de la conciliation périlleuse entre la vie familiale et la vie professionnelle ou d’une charge mentale plus élevée que chez les hommes. Cela explique bien souvent pourquoi, même lorsqu’elles sont sollicitées pour occuper ce genre de postes, nombre de femmes se voient contraintes de refuser. Finalement, la division du travail au sein même des instances doit changer : aujourd’hui, en Suisse, seuls 18% des fonctions de président·es de club sont occupées par des femmes ; ce chiffre s’élève à 48% lorsqu’il s’agit de secrétaires.

La mesure des quotas n’est donc pas suffisante et doit être accompagnée d’un cadre global plus incitatif pour les femmes. L’Observatoire du sport populaire se tient à disposition des organisations sportives et des autorités publiques pour accompagner ces changements.

Retrouvez l’intervention de Quentin Tonnerre, co-directeur de l’Observatoire du sport populaire, dans l’émission « Forum » de la RTS du lundi 8 août 2022 : https://www.rts.ch/play/tv/emission/forum?id=9933104